Il y a des fantasmes qu'on raconte facilement, presque en riant, entre deux verres avec une amie qui n'attend qu'un prétexte pour raconter les siens. Et puis il y a celui-là, le seul que je n'ai jamais confié à un amant, même dans le noir, même après, quand les langues se délient d'habitude. Pas par pudeur exactement. Par peur qu'il change de visage une fois dit tout haut, qu'il perde ce qui le rend si puissant : le fait de n'appartenir qu'à moi.
Ce fantasme tient en une phrase, presque banale sur le papier : être écoutée entièrement par un inconnu qui me dirige à la voix, sans jamais poser les yeux sur moi. Pas un partenaire qui devine, qui improvise, qui cherche mon plaisir à tâtons dans la pénombre. Un homme qui ne voit rien de mon corps, et qui, pour cette raison précise, n'a que les mots pour me faire céder.
D'où vient ce fantasme, je crois le savoir
Avec un amant, même les yeux fermés, je sais que je suis regardée. Une part de moi reste en représentation — ce que montre mon visage, ce que trahit ma respiration, ce que l'autre va en penser une fois la lumière rallumée. Ce fantasme-là supprime le regard. Il ne reste que la voix, une seule, qui ordonne sans juger parce qu'elle ne me connaîtra jamais autrement que par ce que je lui laisse entendre.
Sans les yeux d'un autre posés sur moi, l'imaginaire comble tout le reste. Une voix inconnue peut demander des choses qu'aucun amant réel n'oserait me demander, précisément parce qu'il n'y aura ni lendemain gêné, ni regard qui se souvient. C'est cette absence de conséquence qui rend chaque mot plus brûlant que n'importe quel geste.
Ce que ce fantasme me fait
Rien que d'y penser, ma peau se tend avant même qu'il ne se passe quoi que ce soit. Je crois que ce qui m'excite le plus, c'est de lâcher le contrôle dans un domaine où, partout ailleurs dans ma vie, je choisis, je décide, j'anticipe pour tout le monde. Être dirigée, pour une fois, sans avoir à inventer quoi que ce soit moi-même — juste obéir à une voix qui sait exactement quoi me demander.
J'en ai déjà parlé, pudiquement, dans le billet où j'explique pourquoi raconter mes fantasmes me libère : les nommer, même à moitié, leur enlève ce poids de secret honteux qu'ils traînent depuis toujours. Celui-ci en particulier, je ne l'avais jamais formulé nulle part avant ce carnet.
La première fois que je l'ai vécu
Un soir, seule, sans rien de particulier à fêter, j'ai décidé d'arrêter de le garder à l'état de fantasme. J'ai composé un numéro trouvé au détour d'une recherche sur le sexe au tel, le cœur battant plus fort que je ne l'aurais imaginé pour un simple appel. La voix, de l'autre côté, ne savait rien de moi — ni mon visage, ni mon nom, ni ce que je faisais dans la vie. Elle n'avait que ma respiration pour deviner jusqu'où aller.
Ce que j'ai découvert ce soir-là dépassait le fantasme lui-même : la preuve que je pouvais m'abandonner entièrement à quelqu'un qui ne me reverrait jamais. Aucun jugement à craindre, aucune image à préserver. Juste moi, une voix, et la certitude de n'avoir menti à personne.
Ce qui reste, depuis
Ce fantasme ne s'est pas éteint après cette première fois — il s'est simplement transformé, d'une honte tue en un désir que je m'autorise à nommer, ici, sous mon prénom d'emprunt. Ce que je sais, c'est que le dire, même à demi-mot, m'a rendue un peu plus entière que la femme qui le taisait la semaine dernière.