Longtemps, j'ai cru que mes fantasmes n'existaient que pour rester dans ma tête, condamnés à y tourner en boucle, comme si les dire à voix haute allait les abîmer ou m'exposer plus que je ne pouvais le supporter. Je les gardais serrés, sans même me les formuler entièrement à moi-même. Et puis un soir, j'ai fini par comprendre que ce silence me coûtait bien plus cher que n'importe quel aveu.
Ce n'est pas la pudeur qui me retenait, je crois. C'était la peur d'un jugement — celui d'un amant qui aurait pu changer de regard sur moi, celui d'une amie qui aurait ri au mauvais moment, celui, surtout, que je portais déjà sur moi-même avant que quiconque ait eu le temps de parler.
Ce que la honte fait taire
La honte a ce talent particulier de nous convaincre que ce qu'on désire est anormal, alors même que personne ne nous l'a jamais dit en face. Elle travaille toute seule, dans le silence, en boucle, sans jamais être confrontée à la réalité. Tant que je ne disais rien, mes fantasmes restaient énormes, monstrueux presque, uniquement parce qu'ils n'avaient jamais rencontré l'air libre.
J'ai raconté, dans un autre billet, mon fantasme inavouable — celui que je n'avais jamais confié à personne. Ce qui m'a le plus surprise, en l'écrivant noir sur blanc, ce n'est pas le fantasme en lui-même. C'est de constater à quel point il perdait de sa lourdeur dès l'instant où je le formulais avec de vrais mots, dans un vrai ordre de phrase.
Pourquoi l'anonymat rend tout possible
Ce que je n'avais pas anticipé, c'est à quel point parler à un inconnu change tout, précisément parce qu'il est inconnu. Il n'a aucune image de moi à protéger, aucun souvenir commun à ménager, aucun avis à donner le lendemain autour d'un café. Je peux tout formuler, sans filtre, sans avoir à calculer l'effet que ça produira sur quelqu'un qui me reverra dans ma vie de tous les jours.
C'est exactement ce que j'ai fini par chercher, un soir où les mots refusaient de sortir devant qui que ce soit de mon entourage : un appel coquin avec une inconnue au bout du fil, sans visage, sans nom, sans conséquence. J'y ai dit, en quelques minutes, davantage que je n'avais dit en plusieurs années à mes proches les plus intimes.
Le premier appel est le plus dur — et le meilleur
Je ne prétends pas que raconter ses fantasmes réglera tout d'un coup. Mais je peux dire une chose avec certitude : le premier appel, la première fois où on ose vraiment formuler ce qu'on cache depuis des années, est presque toujours le plus difficile à franchir. La main hésite sur le téléphone, la gorge se serre, on cherche encore une excuse pour reculer d'un jour.
Et puis, une fois passé ce seuil, il ne reste que le soulagement d'avoir enfin dit, à voix haute, ce qu'on croyait devoir emporter en silence. C'est peut-être ça, au fond, la vraie définition de se libérer : pas l'absence de honte au départ, mais le courage tranquille de parler malgré elle, une seule fois, pour découvrir qu'elle ne nous attendait pas de l'autre côté.